Les arts premiers d’afrique

 

Chirac, fan secret des arts premiers

 

Longtemps, l’ ex-président a caché sa passion pour les cultures d’Afrique, d’Océanie ou d’Amérique. Aujourd’hui, il la clame et en fait un atout de politique étrangère. C’était en 1990, au Royal Palme, un hôtel de l’île Maurice. Un touriste, barbe à la Gainsbourg et lunettes d’intello, aborde Jacques Chirac, qui prend quelques jours de vacances, «les doigts de pied en éventail», pour reprendre son expression favorite. «La photo où l’on vous voit avec un livre sur l’art africain, bien en évidence sur votre bureau, c’était pour la mise en scène, ou bien vous vous y intéressez vraiment?» Etonnement du maire de Paris. Le touriste poursuit: «Je me présente: Jacques Kerchache.»

A l’époque, Kerchache est totalement inconnu du grand public. Ce collectionneur privé, qui a parcouru le monde à pied, à dos de chameau ou en pirogue, de la Caraïbe à la Malaisie, est un grand spécialiste des arts dits «primitifs»: il a établi un inventaire critique de près de 10 000 pièces, qu’il considère comme les «œuvres matrices» de toutes les cultures. Il est surtout le coauteur du livre qui figurait sur la photo du bureau de Jacques Chirac, un essai éblouissant sur la sculpture africaine, paru en 1988, où est développée la théorie selon laquelle les œuvres primitives, rebaptisées «premières», ont, au-delà de leur importance ethnologique, une valeur artistique. Kerchache milite pour leur reconnaissance et pour l’ouverture d’un département d’arts premiers au Louvre.

«Ah! Kerchache! s’exclame Chirac. Votre livre, je l’ai lu au moins trois fois. Quel plaisir de vous rencontrer!» Et il l’invite à déjeuner. Les deux hommes passent le reste de leurs vacances à parler de masques africains, de zemis précolombiens ou de figurines mortuaires chinoises; à dénoncer les préjugés colonialistes des chercheurs européens envers l’art primitif; à s’interroger sur la pertinence des critères esthétiques pour des œuvres non signées, puisque appartenant à une société sans écriture. Chirac est aux anges.

Le «grand frère» des Iroquois Cette rencontre est cruciale. Depuis son adolescence, Chirac s’est constitué un phénoménal bric-à-brac de connaissances sur le confucianisme, l’art nègre, l’hindouisme, les dynasties Ming ou encore sur le préjomon japonais. Un mélange étrange où l’on retrouve l’influence de son professeur de russe, M. Delanovitch, qui l’a initié aux cultures orientales lorsqu’il était jeune homme, mais aussi celle de Georges Pompidou, qui était capable de disserter sur les différences entre un masque baoulé et un masque sénoufos. Pourquoi cette passion pour les civilisations lointaines et anciennes? Exil intérieur? Révolte contre une pensée trop conformiste? Simple curiosité?

Jacques Chirac a accumulé des centaines d’ouvrages sur les civilisations indienne, chinoise, japonaise. Mais il n’en parlait que rarement. C’était, avec la poésie, son jardin secret. Comment avouer, quand on aspire à devenir président de la République française, son indifférence pour Montaigne ou Julien Gracq et sa passion pour Visnou et Krisna? Alors, longtemps, Chirac a préféré passer pour un brave type qui lit des polars et n’apprécie que la musique militaire. François Mitterrand était un mystique lettré, Chirac a, lui, une âme d’anthropologue. Il cherche dans l’origine de la création artistique une réponse à la condition humaine.

Kerchache va lui permettre, enfin, d’afficher au grand jour sa passion et lui donner une raison d’être. En permettant à son projet d’aboutir – créer au Louvre un espace réservé aux arts premiers et un musée spécifique au Trocadéro – en traitant sur un pied d’égalité les civilisations anciennes d’Afrique, d’Océanie, d’Amérique ou d’Insulinde, Chirac adresse un signe de reconnaissance fort aux deux tiers de l’humanité. De cette ouverture au monde, il va faire un atout de politique étrangère.

En 1992, au moment où le monde entier s’apprête à fêter le cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, il écrit au roi d’Espagne pour lui expliquer qu’il ne s’associera pas à la célébration de cet événement, qui a provoqué un terrible génocide et la disparition de 3 millions d’hommes. Il organise même à Paris, avec l’aide de Kerchache, une exposition des arts taïnos et arawaks. Le collectionneur compare des milliers de pièces pour ne retenir que celles qui ont valeur d’œuvre d’art.

Effet garanti. Pour des dizaines d’ethnies d’Amérique, Iroquois, Chamacocos, Nahuas ou Mosquitos, Chirac est devenu un «grand frère». Et le président de la République, qui veut redonner à la France un «esprit de conquête», confie: «Cela crée un climat de respect mutuel très favorable aux entreprises françaises qui souhaitent s’implanter dans les pays d’Amérique latine.»

La griffe d’ours Désireux de nouer entre la France et le reste du monde de nouvelles alliances, Chirac use de son érudition pour établir des relations qui dépassent les clivages politiques traditionnels. Ainsi, lorsque le 19 juin 1995, au lendemain de l’annonce de la reprise des essais nucléaires, il reçoit à déjeuner, à l’Elysée, le Premier ministre japonais, il ne laisse pas la conversation s’enliser sur ce sujet explosif. Il se lance dans une longue conversation avec le ministre du Miti, Ryutaro Hashimoto, un homme très cultivé devenu, depuis, Premier ministre: que signifie l’idéogramme de la griffe d’ours dans l’écriture nipponne? Réponse: la peur, car elle fait allusion aux tentatives d’invasions mongoles à la période préjomon! La conversation suit son court. Chirac et Hashimoto s’interrogent alors sur les raisons de l’échec de ces invasions: fragilité des embarcations, défaite navale, tempête?

Sa culture particulière est également un atout en Afrique. Il connaît par cœur l’origine des différentes ethnies et leurs dominations mutuelles. «On ne comprend rien à l’Afrique, aime-t-il à répéter, si l’on ne connaît rien à l’histoire de l’esclavage.» Parfois, sa passion pour la civilisation des autres lui fait négliger celle de son pays.

Ainsi, il pratique une lecture relative du principe universel des droits de l’homme. Pour lui, il coule de source qu’en Chine, pays confucéen où l’homme est au service de la société, on ne puisse avoir la même conception des droits de l’homme qu’en France, où la société est au service de l’homme. Il le dit et choque.

De la même manière, son initiative actuelle en faveur des arts premiers intrigue, rebute, interpelle. Mais peut-être un jour les Français découvriront-ils l’intérêt d’avoir élu un homme tourné vers le reste du monde


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Les arts premiers d’afrique

 

Chirac, fan secret des arts premiers

 

Longtemps, l’ ex-président a caché sa passion pour les cultures d’Afrique, d’Océanie ou d’Amérique. Aujourd’hui, il la clame et en fait un atout de politique étrangère. C’était en 1990, au Royal Palme, un hôtel de l’île Maurice. Un touriste, barbe à la Gainsbourg et lunettes d’intello, aborde Jacques Chirac, qui prend quelques jours de vacances, «les doigts de pied en éventail», pour reprendre son expression favorite. «La photo où l’on vous voit avec un livre sur l’art africain, bien en évidence sur votre bureau, c’était pour la mise en scène, ou bien vous vous y intéressez vraiment?» Etonnement du maire de Paris. Le touriste poursuit: «Je me présente: Jacques Kerchache.»

A l’époque, Kerchache est totalement inconnu du grand public. Ce collectionneur privé, qui a parcouru le monde à pied, à dos de chameau ou en pirogue, de la Caraïbe à la Malaisie, est un grand spécialiste des arts dits «primitifs»: il a établi un inventaire critique de près de 10 000 pièces, qu’il considère comme les «œuvres matrices» de toutes les cultures. Il est surtout le coauteur du livre qui figurait sur la photo du bureau de Jacques Chirac, un essai éblouissant sur la sculpture africaine, paru en 1988, où est développée la théorie selon laquelle les œuvres primitives, rebaptisées «premières», ont, au-delà de leur importance ethnologique, une valeur artistique. Kerchache milite pour leur reconnaissance et pour l’ouverture d’un département d’arts premiers au Louvre.

«Ah! Kerchache! s’exclame Chirac. Votre livre, je l’ai lu au moins trois fois. Quel plaisir de vous rencontrer!» Et il l’invite à déjeuner. Les deux hommes passent le reste de leurs vacances à parler de masques africains, de zemis précolombiens ou de figurines mortuaires chinoises; à dénoncer les préjugés colonialistes des chercheurs européens envers l’art primitif; à s’interroger sur la pertinence des critères esthétiques pour des œuvres non signées, puisque appartenant à une société sans écriture. Chirac est aux anges.

Le «grand frère» des Iroquois Cette rencontre est cruciale. Depuis son adolescence, Chirac s’est constitué un phénoménal bric-à-brac de connaissances sur le confucianisme, l’art nègre, l’hindouisme, les dynasties Ming ou encore sur le préjomon japonais. Un mélange étrange où l’on retrouve l’influence de son professeur de russe, M. Delanovitch, qui l’a initié aux cultures orientales lorsqu’il était jeune homme, mais aussi celle de Georges Pompidou, qui était capable de disserter sur les différences entre un masque baoulé et un masque sénoufos. Pourquoi cette passion pour les civilisations lointaines et anciennes? Exil intérieur? Révolte contre une pensée trop conformiste? Simple curiosité?

Jacques Chirac a accumulé des centaines d’ouvrages sur les civilisations indienne, chinoise, japonaise. Mais il n’en parlait que rarement. C’était, avec la poésie, son jardin secret. Comment avouer, quand on aspire à devenir président de la République française, son indifférence pour Montaigne ou Julien Gracq et sa passion pour Visnou et Krisna? Alors, longtemps, Chirac a préféré passer pour un brave type qui lit des polars et n’apprécie que la musique militaire. François Mitterrand était un mystique lettré, Chirac a, lui, une âme d’anthropologue. Il cherche dans l’origine de la création artistique une réponse à la condition humaine.

Kerchache va lui permettre, enfin, d’afficher au grand jour sa passion et lui donner une raison d’être. En permettant à son projet d’aboutir – créer au Louvre un espace réservé aux arts premiers et un musée spécifique au Trocadéro – en traitant sur un pied d’égalité les civilisations anciennes d’Afrique, d’Océanie, d’Amérique ou d’Insulinde, Chirac adresse un signe de reconnaissance fort aux deux tiers de l’humanité. De cette ouverture au monde, il va faire un atout de politique étrangère.

En 1992, au moment où le monde entier s’apprête à fêter le cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, il écrit au roi d’Espagne pour lui expliquer qu’il ne s’associera pas à la célébration de cet événement, qui a provoqué un terrible génocide et la disparition de 3 millions d’hommes. Il organise même à Paris, avec l’aide de Kerchache, une exposition des arts taïnos et arawaks. Le collectionneur compare des milliers de pièces pour ne retenir que celles qui ont valeur d’œuvre d’art.

Effet garanti. Pour des dizaines d’ethnies d’Amérique, Iroquois, Chamacocos, Nahuas ou Mosquitos, Chirac est devenu un «grand frère». Et le président de la République, qui veut redonner à la France un «esprit de conquête», confie: «Cela crée un climat de respect mutuel très favorable aux entreprises françaises qui souhaitent s’implanter dans les pays d’Amérique latine.»

La griffe d’ours Désireux de nouer entre la France et le reste du monde de nouvelles alliances, Chirac use de son érudition pour établir des relations qui dépassent les clivages politiques traditionnels. Ainsi, lorsque le 19 juin 1995, au lendemain de l’annonce de la reprise des essais nucléaires, il reçoit à déjeuner, à l’Elysée, le Premier ministre japonais, il ne laisse pas la conversation s’enliser sur ce sujet explosif. Il se lance dans une longue conversation avec le ministre du Miti, Ryutaro Hashimoto, un homme très cultivé devenu, depuis, Premier ministre: que signifie l’idéogramme de la griffe d’ours dans l’écriture nipponne? Réponse: la peur, car elle fait allusion aux tentatives d’invasions mongoles à la période préjomon! La conversation suit son court. Chirac et Hashimoto s’interrogent alors sur les raisons de l’échec de ces invasions: fragilité des embarcations, défaite navale, tempête?

Sa culture particulière est également un atout en Afrique. Il connaît par cœur l’origine des différentes ethnies et leurs dominations mutuelles. «On ne comprend rien à l’Afrique, aime-t-il à répéter, si l’on ne connaît rien à l’histoire de l’esclavage.» Parfois, sa passion pour la civilisation des autres lui fait négliger celle de son pays.

Ainsi, il pratique une lecture relative du principe universel des droits de l’homme. Pour lui, il coule de source qu’en Chine, pays confucéen où l’homme est au service de la société, on ne puisse avoir la même conception des droits de l’homme qu’en France, où la société est au service de l’homme. Il le dit et choque.

De la même manière, son initiative actuelle en faveur des arts premiers intrigue, rebute, interpelle. Mais peut-être un jour les Français découvriront-ils l’intérêt d’avoir élu un homme tourné vers le reste du monde

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