L’art et le symbolisme dans la littérature orale 1 à 9

 Chapitre VI. Notion d’esthétique classique

 

L’une des tendances majeures de l’esthétique moderne consiste à mettre en évidence la qualité concrète de l’œuvre d’art.

L’esthétique grecque antique, dite classique, était avant tout une théorie du beau : en révélant et en définissant ce concept du beau, elle a fixé les canons qui sont devenus classiques dans les civilisations occidentales, puis dans celle que l’Occident a plus ou moins influencées par le monde. L’idée transcendantale qui fait ainsi du concept de beauté une valeur artistique est non pas une loi méthodologique, mais un concept qui se veut positif et universel. Les concepts idéalistes de ce type caractérisent bien la sphère spirituelle occidentale.

La Poétique d’Aristote montre cependant que la réalité concrète de l’art n’est pas étrangère à la pensée grecque antique. L’esthétique ne se limite pas à la sphère culturelle grecque. C’est pourquoi l’esthétique classique, acculée par la phonologique des arts que ne régissent pas les canons grecs de l’esthétique, est plus ou moins contrainte de mettre en évidence, sur le plan artistique, l’esthétique de l’intéressant, du curieux, de l’agréable, etc. Cette situation a fait des arts nègres, d’abord des arts primitifs, puis ensuite des arts intéressants, curieux ou agréables.

Chapitre VII. Processus de réflexion esthétique

Le processus de la réflexion esthétique a une structure dialectique :

1. Le premier moment de ce processus correspond à une fonction pragmatique destinée à ordonner et à résoudre la problématique concrète de la sphère esthétique.

2. Le second moment correspond à une définition analytique et descriptive de cette sphère, dans les limites de ses projets et selon les perspectives partielles.

3. Le troisième moment est la rencontre des deux formes précédentes : la réflexion pragmatique et la réflexion analytico-descriptive, d’où ressortent les diverses catégorie esthétiques. Le critère qui détermine la critique et l’histoire de l’art est la conception même de l’art. Le concept de l’art, général et abstrait, a une fonction d’éclaircissement et d’interprétation, tout en restant fragmenté en moments incohérents de nature diverse. Et la critique de l’art a tendance à surimposer à l’œuvre artistique l’abstraction de ce concept général. Pour remplir sa double fonction théorique de compréhension et pratique d’impulsion, la critique peut devenir militante.

 

Chapitre VIII. Les fonctions de la littérature orale

 

A. La fonction ludique.[haut]
La fonction ludique imprègne une bonne partie des textes traditionnels. C’est ainsi que les devinettes, les contes, les chants, les épopées et récits mythologiques ont pour fonction de satisfaire les besoins de la communauté, qui désire se « délecter » des histoires à travers les veillées nocturnes.
Généralement dans les villages africains, notamment moose, le soir, autour d’un feu, des vieux, des jeunes, des femmes et des enfants se retrouvent pour partager le plaisir de la parole. Cependant, ce plaisir de raconter est consubstantiel à d’autres fonctions notamment la fonction pédagogique assignée à la littérature orale.

B. La fonction pédagogique. [haut]
La fonction pédagogique des textes sert essentiellement à initier les jeunes générations aux valeurs cardinales de la société moaaga. Une édification morale est assignée au message du conteur qui prend le soin de baliser les bonnes conduites aux jeunes afin de contribuer à leur plein épanouissement. Pour ce faire, il est demandé, sinon prôné, l’obéissance aux coutumes et aux ancêtres. C’est ainsi que les contes mettent en scène une organisation sociale et économique forte, basée sur la hiérarchie et les strates sociales dans l’univers des fables. C’est le procédé de l’anthropomorphisme qui permet par métaphore, de critiquer et de stigmatiser les individus dans la société. Il y a donc à travers la fonction pédagogique, une puissante référence aux ancêtres dont le socle est essentiellement assuré par la gérontocratie.
Il y a aussi un besoin impérieux de créer des liens étroits entre les morts et les vivants à cause d’une dette de sang qui lie les seconds aux premiers. Comme le note si bien le professeur Chevrier, la fonction pédagogique de la littérature orale
« permet de concilier les forces du bien et d’exorciser les forces du mal. On comprend donc [toute] l’importance qui est attachée à la parole bien dite ; car à certains moments la parole a véritablement valeur d’acte » (2)
Ainsi dans les textes, il y a toujours une pédagogie subreptice comme dans le cas de l’anthropomorphisme, que nous avons évoqué, destinée aux jeunes et parfois aux adultes.
On remarque aussi que les textes de littérature orale sont souvent construits autour du récit d’un conflit, ou d’un méfait assorti d’un dénouement. Ces textes s’inscrivent dans la veine de la morale sociale en vigueur au sein de la société ; il y a comme une sanction infligée à toute infraction à la norme admise. C’est un procédé qui répond aussi au souci politique et idéologique du maintien de l’ordre. A ce niveau, les gouvernés et les gouvernants ne sont pas épargnés. Les chefs et les roturiers d’une part ; les responsables politiques comme le peuple d’autre part ne sont pas au dessus de la loi et se doivent de respecter la coutume. Nous pouvons dire que la plupart des contes du Lagl Naaba sont bâtis sur cette philosophie de la morale (3 ).
Chez les moose, qui sont en partie régis par le système de l’oralité, c’est à travers la parole que s’effectue une part importante de l’éducation, notamment la transmission des valeurs et savoirs. La pédagogie moaaga joue surtout la carte de l’émotion, de la stimulation, du fantastique (ou fantasmagorique) qui représentent pour elle, les moyens psychologiques les mieux appropriées, ainsi que les meilleures conditions pour éveiller et entretenir au maximum la réceptivité des enfants. Cette réceptivité, en tant que conditionnement mental préparerait une bonne assimilation des choses enseignées en sollicitant entre autres choses, toute l’attention et l’intérêt des plus jeunes. L’usage à des fins pédagogiques de « l’épouvantail », l’appel répété au surnaturel et au sublime, à l’imaginaire ou la « crainte inconsciente » de voir mourir un être cher, de par la faute de l’enfant… participent de cette volonté posée ici comme principe de « pédagogie ». Les moyens pour réaliser un tel contexte mental et intellectuel, paraissent assez variés dans le patrimoine éducatif moaaga, de même le conte y tient une place de premier choix (4).
Pour terminer, notons que la vertu principale des contes, en tant que support pédagogique, tient de leur caractère cérémonial ou le merveilleux et l’imaginaire se retrouvent en établissant dans des rapports de complémentarité.

C. La fonction idéologique. [haut]
Cependant on peut dire que cette fonction politique et idéologique s’adresse beaucoup plus aux adultes qu’aux enfants. Ainsi la mise en scène des problèmes vitaux a pour souci d’une part de juguler les tensions découlant des inégalités, des injustices sociales, d’autre part de créer la cohésion sociale du groupe. C’est ainsi que nous avons des types de discours qui existent entre les groupes sociaux, basés sur la parenté à plaisanterie ou dakššre chez les moose, jouant le rôle cathartique de régulateur de tensions sociales. La fonction politique et idéologique de la littérature orale, est axée surtout sur les grandes orientations assignées par les intellectuels des sociétés.

D. La fonction initiatique. [haut]
La fonction initiatique de la littérature orale se manifeste essentiellement à travers un langage métaphorique. L’initié a accès à certains codes secrets pour entrer dans le monde des adultes. A cet effet, à l’occasion de la circoncision et de l’excision, certains chants ou textes secrets sont enseignés aux candidats afin de les préparer psychologiquement à accepter la douleur et la souffrance, qui fera plus tard d’eux des hommes et des femmes mûrs. Certains textes ésotériques sont également appris aux candidats. La fonction initiatique de la littérature orale permet de franchir l’étape de la mort symbolique (la réclusion dans le bois sacré) pour renaître dans un monde nouveau : l’intégration dans la vie adulte au sein du monde social. On apprend aux circoncis pendant tout ce temps, certains secrets propres au groupe : les interdits, la genèse du clan, le secret des plantes etc.
Par ailleurs, dans les « Contes en miroir » de Denise Paulme, on retrouve la structure du récit initiatique. Ainsi nous avons deux héros au départ ; le premier entreprend une quête en surmontant une série d’épreuves tout en évitant les pièges. Puis il revient gratifié de sa quête ; le second héros, jaloux du succès du premier, se lance aussi à la quête, mais il surmonte mal les épreuves et commet une série de bévues ; il est ensuite puni et mit à mort sous plusieurs chefs d’inculpation. Nous pensons notamment au célèbre conte de Bernard Dadié Le Pagne noir qui répond bien à la structure du conte en miroir (5 ).

E. La fonction fantasmatique. [haut]
Enfin la fonction fantasmatique de la littérature orale résulte de la mise en scène des tensions et des affrontements de la vie familiale. Il y a dans ce cadre opposition de la parenté de sang à la parenté d’alliance ; les hommes aux femmes, la vie à la mort. Nous pouvons noter à ce propos, les récits de Denise Paulme sur la mère dévorante qui présente de façon métaphorique la peur que les hommes ont de la femme, simultanément objet de désir et de possession. Cela peut se traduire par le récit de la courge qui avale tout sur son passage pour en définitive être fendue en deux par un coup de corne d’un bélier. L’évocation du symbole phallique est évidente à travers les cornes tandis que le réceptacle féminin est connoté par la courge.
Certains contes mettent davantage en scène des personnages qui consomment des quantités énormes de nourriture. Ce procédé que nous retrouvons dans certains contes moose est proche des prouesses alimentaires du personnage Gargantua de Rabelais qui, est en fait, semble un reflet du procédé fantasmatique du crève-la-faim qui permet par exemple en temps de famine ou de disette, d’exorciser le spectre de la faim.

(1). Notre classification s’inspire ici largement de celle du professeur CHEVRIER dans son ouvrage Littérature nègre, Armand Colin, 1984, pp. 201-202.

(2 ). J. CHEVRIER, Littérature nègre, Armand Colin, 1984, pp. 201-202
(3). Cf. Y. TIENDREBEOGO , Contes du Larhallé Naaba, suivis d’un recueil de proverbes et de devinettes du pays mossi, (rédigés et présentés par Robert Pageard), Ouagadougou, Presses africaines, 1963, 215 p.
(4). A. BADINI, Système éducatif traditionnel Moaga (Burkina Faso) et action éducative scolaire (Essai d’une pédagogie de l’oralité), Thèse D’état, Lille III, 1990, p. 339, voir notamment le chapitre sur le conte et sa portée pédagogique, p. 338

(5 ). B. DADIE , Le Pagne noir.

 

Chapitre IX. Problèmes d’esthétique dans la littérature orale africaine

 

Dans l’état actuel des projets, des recherches et des essais de mise en place d’une pédagogie et des auxiliaires pédagogiques de la littérature orale africaine, les problèmes d’esthétique de celle-ci sont appelés à suivre deux orientations méthodologiques majeures : la pensée esthétique et l’idée d’esthéticité.

Les références bibliographiques permettent de constater la variété et l’étendue de notre information dans le domaine de la littérature orale africaine. Cependant, une pensée esthétique organisée et méthodologique ne se dégage pas du vaste ensemble des études réalisées. On trouve, dans les bibliographies qui la concernent des appréciations hâtives, subjectives, parfois erronées ; ou bien encore des réflexions et des pensées éparses tirées arbitrairement des critères d’appréciation en usage en Occident. Certains jugements portés sur la littérature orale africaine sont de ce fait contradictoire, en même temps qu’apparaissent ça et là quelques étincelles de vérité. Les évaluations actuelles, sur les plans métaphysiques, psychologiques, sociologiques, etc., sont trop souvent dominées par une démarche dogmatique qui conduit habituellement à des contradictions insolubles.

Pour échapper à la rigidité du dogmatisme ou au caractère fragmentaire d’une évaluation systématique non méthodologique, il est nécessaire de recourir à une esthétique philosophique critique de la littérature orale africaine. Appliquée à la littérature orale africaine, l’esthétique philosophique critique permettra d’embrasser, par définition, tout le domaine de l’expérience esthétique négro-africaine, en l’assimilant et en le coordonnant sans réduction, sans porter atteinte à la vie et à la richesse de ses formes et de ses significations, sans contraindre le jeu de ses appréciations et de ses estimations. A. Banfi définit très clairement l’obligation qui découle de l’esthétique philosophique critique :  » Elle ne se présente pas comme une loi normative : l’esthétique critique ne juge pas, elle analyse, elle connaît tous les moments, tous les mouvements de l’expérience artistique, en connaissant la liberté « .

Le même auteur ajoute, dans une note explicative de ses Lezioni di estitica :  » C’est ici que l’on peut se livrer à une observation. Il résulte de ce que l’on vient d’exposer que l’esthétique ne saurait imposer à notre goût des estimations spécifiques, mais qu’elle se contente de lui présenter la totalité des éléments qui peuvent fonder un jugement. Ainsi, en face d’une œuvre d’art, l’esthétique critique qui nous initie à la complexité de sa structure, rend notre goût plus savant et plus riche – à condition que le spectateur détienne une capacité minimum d’émotion esthétique, puisque aucune théorie ne peut agir sur un individu fermé à toute forme de sensibilité artistique. Toutefois, il arrive souvent que des gens qui sont sourds au langage de l’art, placés devant l’œuvre qu’un critique a jugé  » artistique, l’acceptent comme telle et s’efforcent de la comprendre : ils reconnaissent donc à l’art une réalité objective et s’y conformant. L’esthétique critique peut alors délier ce qu’il y a de rigide et d’inconscient dans cette acceptation, en rapprochant la vie étroite de l’individu et l’infinie complexité de cette vie de l’art qui lui apparaît comme objective et immobile. « 

 


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